En observant une personne marcher, on en apprend beaucoup sur son humeur et son caractère.

          Au cours des formations O Passo que je fais dans différents cadres, avec des publics allant des maternelles aux profs de conservatoires, avec l’habitude, mon oeil repère à l’avance qui est à l’aise et qui va avoir plus de mal par rapport au mouvement.

Mais au delà de cette constatation de base, sans prétendre être ni devin ni médecin, on « connait », on « lit » la personne par son mouvement et son attitude corporelle.

Cet article intéressant publié le 26 avril 2023 (Lecture 4 min) dans « Le monde » par Florence Rosier, nous montre que des progrès sont faits dans la compréhension et le rapport entre mental et mouvement et que les deux sont archi-connectés.

 

Cerveau : comment nos mouvements influencent nos états mentaux,

et réciproquement.

 

On croyait tout savoir du cortex moteur primaire, cette zone de l’encéphale qui pilote nos mouvements. Mais l’imagerie cérébrale révèle son organisation plus complexe que prévu et ses liens avec d’autres réseaux assurant la planification de l’action et le maintien de la physiologie corporelle.

          Notre cerveau, ce fabuleux objet. Des millions d’années d’évolution ont creusé des dédales de voies neuronales dans ce matériau « à la consistance de porridge tiède », selon le mathématicien Alan Turing. Mais comment cette matière molle peut-elle sécréter des pensées et des émotions, piloter des comportements complexes, commander des mouvements qui eux-mêmes modulent nos états mentaux – et réciproquement ?

Platon (v. 427 av. J.-C. − v. 347 av. J.-C.) et Descartes (1596-1650) d’un côté, Spinoza (1632-1677) de l’autre. Pour les premiers, l’esprit et le corps étaient deux substances de natures radicalement différentes. Pour Spinoza, ils sont « une seule et même chose exprimée de deux façons différentes ».

Le penseur néerlandais avait vu juste. Une étude publiée dans la revue Nature, le 19 avril, en fournit de nouvelles preuves, imagerie cérébrale à l’appui. Les auteurs ont cartographié avec précision notre cortex moteur primaire, cette étroite bande qui court d’une tempe à l’autre, à la surface du cerveau, et pilote nos mouvements. En révélant la complexité de son organisation et des connexions neuronales du cortex, ce travail montre que « l’action et le contrôle du corps sont fondus dans un circuit commun », résument les chercheurs de l’université Washington, à Saint-Louis, dans le Missouri. Une découverte qui, selon eux, « pourrait aider à expliquer pourquoi les états mentaux et les mouvements du corps interagissent si souvent ».

Cette nouvelle carte du cortex conduit à redessiner une étrange créature couchée à la surface de notre cerveau (nous en hébergeons une dans chaque hémisphère, étendue sur le cortex moteur primaire). Un petit bonhomme difforme, en réalité. Il présente, de la tempe vers le milieu du cerveau, une langue qui pend, une tête énorme, une bouche monstrueuse, des doigts et une main surdimensionnés, un bras, une épaule et un tronc rabougris, et une jambe toute grêle munie d’un grand pied.

Ce personnage iconique, l’« homoncule de Penfield », figure dans d’innombrables manuels de médecine. Il tire son nom du neurochirurgien canadien Wilder Penfield (1891-1976), qui en a dressé le portrait à partir de 1937. Une prouesse à l’époque : chez ses patients opérés du cerveau mais conscients, il notait les mouvements induits par la stimulation électrique de points précis du cortex. Il en déduisait que telle région contrôle le mouvement du pouce, telle autre de la main, telle autre des orteils, etc. Si la langue ou les mains occupent des espaces disproportionnés, c’est que leurs mouvements ultraprécis (pour parler ou saisir un objet) mobilisent davantage de ressources cérébrales.

Aussi frappant que soit cet homoncule, il est vite apparu simpliste. Il ne rend pas compte du fonctionnement intégré du cerveau. La nouvelle étude s’inscrit dans cette vision globale du système nerveux. Les auteurs ont scanné l’encéphale de dix individus en bonne santé : sept adultes âgés de 25 à 38 ans (six hommes et une femme), un nouveau-né endormi, un nourrisson de 11 mois et un garçon de
9 ans. Couchés dans le tunnel d’un appareil d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), les adultes et l’enfant de 9 ans devaient soit rester au repos, soit exécuter des tâches motrices (cligner des yeux, plier les genoux, bouger la main ou un doigt…), soit penser à un mouvement. Dans le même temps, les chercheurs examinaient les zones qui s’activaient à l’IRMf (cet examen mesure les changements de flux sanguin liés à l’activité cérébrale).

L’étude a d’abord permis de vérifier certains traits de l’homoncule de Penfield. Dans le cortex moteur primaire, trois régions distinctes contrôlaient bien, de façon très précise, les mouvements des pieds, des mains et du visage. Mais les chercheurs ont aussi découvert, intercalées entre ces trois régions, trois zones jusque-là ignorées : plus fines, fortement connectées entre elles, elles interviennent dans la coordination des mouvements. Non spécifiques d’une partie du corps, elles sont connectées à un réseau important pour la planification de l’action, la réaction face aux erreurs, la douleur… Autre fait saillant, elles sont reliées au système nerveux sympathique, qui contrôle les fonctions automatiques de l’organisme : il accélère la respiration et les battements du cœur, favorise l’éveil mental, augmente la pression artérielle… Les auteurs ont validé ces observations sur les données d’IRMf d’environ 50 000 personnes, participant à trois grandes cohortes : le Human Connectome Project, l’Adolescent Brain Cognitive Development Study et la UK Biobank.

Ce nouveau réseau, baptisé « SCAN » (réseau d’action somato-cognitif), permettrait d’anticiper, avant le déclenchement de l’action, les changements posturaux, respiratoires, cardio-vasculaires et d’éveil nécessaires à son déroulement. Le nouveau-né étudié ne l’avait pas encore développé, alors qu’il était bien visible chez l’enfant de 1 an et presque semblable à celui d’un adulte chez le garçon de 9 ans.

Neuf macaques, par ailleurs, ont été étudiés : chez eux, ce réseau était plus rudimentaire, sans les connexions étendues observées chez l’humain. Chez un de nos ancêtres, « ce système devait être assez simple, permettant d’intégrer le mouvement à la physiologie pour éviter les syncopes au lever, par exemple, écrit dans Nature le principal auteur, Evan Gordon. Mais, à mesure que l’humain a évolué vers un organisme capable d’élaborer des pensées complexes, ce réseau a été amélioré pour intégrer de nombreux éléments cognitifs ».

          Une organisation concentrique

Ces découvertes sont « un progrès important dans la compréhension des circuits responsables des mouvements et de leurs connexions », estime Mathias Pessiglione, de l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), à Paris. Même si, ajoute-t-il, « on savait déjà que les régions qui contrôlent les mouvements étaient liées, d’une manière ou d’une autre, à celles qui traitent les sensations corporelles ou la planification des actions ».

Ce travail aide à comprendre « comment l’activité physique peut retentir sur le bien-être », estime de son côté Michel Le Van Quyen, du Laboratoire d’imagerie biomédicale (Inserm-CNRS-Sorbonne Université), à Paris. En observant une personne marcher, ajoute-t-il, on en apprend beaucoup sur son humeur et son caractère.

Ces résultats conduiront-ils à améliorer les traitements des troubles moteurs causés par un AVC ou une blessure ? Dans la rééducation des patients, « la plupart des zones cérébrales ciblées par la neurostimulation sont déterminées par une méthode d’essais et d’erreurs », explique à Nature Michael Fox, neurologue au Brigham and Women’s Hospital de Boston (Massachusetts). Cette étude « pourrait expliquer pourquoi certaines cibles fonctionnent et permettre d’en identifier de meilleures ».

Dernière surprise : les trois grandes régions corticales pilotant les mains, les jambes et le visage, respectivement, sont organisées de manière non pas linéaire, comme le pensait Penfield, mais concentrique. Dans la région « pieds et jambes », par exemple, la zone pilotant les orteils est au centre, entourée de la zone qui commande la cheville, elle-même ceinturée de la zone qui gouverne les genoux… Hypnotisant.

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